· 

Tirer les enseignements de la crise du Coronavirus #2

Nous profitons du télétravail pour observer l’évolution de la crise qui secoue la planète, avec la déformation de notre œil de gestionnaire du risque d’inondation. Faute de repère sur des gestions de crises d’inondation de grande ampleur, nous sommes preneurs de toute observation transposable à notre métier en vue de mieux se préparer pour un tel sinistre.

En aucun cas nous ne portons d’avis sur les choix effectués. Nous nous contentons d’observer la façon dont les pouvoirs publics gèrent, comment la société s’adapte et comment la population réagit.

Le premier constat porte sur la difficulté et le timing de l’annonce. L’épidémie à venir était clairement identifiée dès janvier 2020 au vu de la situation en Chine tandis que les premiers cas européens apparaissaient. Dès lors que l’incubation dure entre 3 et 12 jours, la contamination de proche en proche était évidente. Et nos voisins italiens avaient "de l’avance" sur nous, faisant la démonstration, si besoin, que les stades 1 et 2 avaient inéluctablement vocation à laisser la place au stade 3.

Alors à quel moment fallait-il confiner la population ? Plus tôt, tandis que la plupart de nos concitoyens étaient dubitatifs sur la gravité de la maladie et l’ampleur des premières mesures ? La discipline n’aurait certainement pas été au rendez-vous. Plus tard ? Chaque décès aurait été mis sur le compte d’une mauvaise gestion. Quant à annoncer un confinement à venir à une échéance d’une à deux semaines, chacun se serait rué dans les supermarchés pour faire ses stocks en riz, pâtes et sucre, que le plus rapide gagne.

Lorsqu’une très forte crue prendra naissance sur les têtes de bassins, les gestionnaires compétents prendront très rapidement la mesure du cataclysme à venir : nouveaux records de hauteur aux stations les plus en amont, mise en charge de tout le réseau hydrographique, état préalable de forte saturation des sols, prévisions météorologiques pessimistes pour les prochains jours. Dans une telle situation, la vigilance (fixée par le service de prévision des crues — SPC) peut rapidement tourner à l’orange voire au rouge en tête de bassin. Pour autant, l’aval (en général le territoire le plus urbanisé) affichera une optimiste vigilance verte. En effet, la doctrine part du principe que la vigilance anticipe la situation à venir à un horizon de 24h à 72h suivant les secteurs et leur réactivité. Entre la pluie sur les têtes de bassins et la sortie de la crue par la mer, il peut s’écouler un bon mois, de sorte que les populations des territoires à risque important en aval du bassin ne seront pas informées tant que la crue ne sera pas à leur porte.

Et ceci résulte d’un choix délibéré de la puissance publique : annoncer une crue majeure tandis que la rivière est à son niveau courant risque de susciter un déni ou, pour le moins, une sous-estimation du problème à venir. Pis, si certains prenaient des mesures, ils pourraient finir par considérer qu’il s’agissait d’une fausse alerte faute de montée rapide des eaux.

Mais le gestionnaire sait. Il sait aussi que l’activité économique a besoin de temps pour se préparer à une forte crue : mise en sécurité des outils de production, déménagement des stocks, gestion des effectifs (tenant compte qu’une partie du personnel restera à son domicile pour gérer sa propre inondation) etc. Et si les 72h de visibilité nous semblent trop courtes, elles répondent aussi à une exigence de précision de l’aléa qui n’est pas disponible plus tôt.

Pour ces deux crises, le gestionnaire doit composer avec l’effet d’annonce et l’incrédulité d’une trop forte anticipation, l’incertitude sur l’ampleur du phénomène et, a contrario, des conséquences calamiteuses faute d’avoir laissé du temps à chacun pour prendre ses propres dispositions. Travailler sur le "top départ" ne peut se dissocier d’une bonne préparation de la population à affronter une crise : s’il est trop ambitieux de former chacun aux comportements à adopter dans les situations extrêmes, il est crucial que la population soit sensibilisée à la nécessité impérieuse de respecter les instructions, quelles qu’elles soient, le moment venu. Et ce n’est pas gagné pour les latins que nous sommes.

... et retrouvez la chronologie de ces billets :

#1 : introduction

#2 : le timing de l'annonce